Vous pensez que nous sommes dans la même situation, à la veille d'un grand chaos ?

Nous sommes dans la même situation, mais après un phénomène qui a totalement déstabilisé l'Europe et le monde : la chute du mur de Berlin. C'est certes une très bonne nouvelle car on ne va pas prendre la bombe sur le coin de la figure mais, en même temps, il ne reste plus qu'un seul modèle, avec des alternances politiques « sympathiques » . Le monde s'invite de nouveau à nous, alors qu'en France, durant 10 ou 15 ans, nous avons pris les plus mauvaises décisions.

Lesquelles ?

L'ouverture des marchés, le libéralisme total... C'est à ce moment-là, entre 1999 et aujourd'hui, que se sont prises les décisions les plus libérales. Mais cela, on ne l'a pas expliqué aux Français car ça a été organisé au sein de l'Europe.

Cela signifie-t-il que l'Europe est complice de tout cela, ou cela veut-il dire que vous êtes vous-même contre l'Europe ?

Dire qu'on est pour ou contre l'Europe est assez complexe. L'Europe, c'est quand même la paix. Mais, après avoir fait l'accord sur le charbon et l'acier, nous n'avons pas réussi à imaginer une organisation européenne qui tienne compte de l'histoire de ses peuples. On a plaqué sur cette Europe naissante le modèle des USA. Mais les USA ne sont ni la Rome antique, ni la Grèce antique.

Ce serait donc une erreur de « copier-coller » ?

Oui. Il y a quand même quelques siècles d'histoire, de souffrances, d'acquis et de renouveau qui nous séparent des États-Unis. C'est pourquoi les hommes politiques d'aujourd'hui sont embêtés. Ce que leur reproche le peuple, et je l'ai entendu partout, c'est de n'avoir pas eu le courage de construire eux-mêmes l'Europe. Ce qu'ils disent, c'est : « Cette Europe, vous l'avez faite par procuration, et vous avez nommé à Bruxelles des hauts fonctionnaires. » Des pans entiers de droit européen sont entrés chez nous sans qu'il y ait la moindre discussion à l'Assemblée et au Sénat! Pire, avec le dernier référendum, celui du non, les citoyens nous reprochent d'avoir fait le contraire de ce pourquoi ils avaient voté!

Ce constat établi, que leur proposez-vous, Jean Lassalle, en marchant seul de ville en ville ?

J'ai fait cette marche pour les écouter vraiment, pas pour proposer. Et ce que j'ai entendu, c'est la résignation, la peur de l'avenir. J'ai rencontré un pays en profond désarroi. Les témoignages sont si denses que je vais remettre un rapport parlementaire au président de la République. Il y a quelques sujets que nous tenons pour acquis, mais qui ne le sont pas aux yeux de nos concitoyens...

Par exemple ?

L'Europe. Et cela va se traduire justement aux élections européennes. Le nombre de gens qui m'ont dit ouvertement qu'ils allaient voter pour Marine Le Pen... Cela m'a pétrifié. On m'a aussi parlé de Mélenchon, mais il ne pèse pas assez pour donner la « claque » qu'ils veulent nous donner. Nous sommes face une situation sans précédent. Et qui dit nouveaux problèmes dit nouvelles réponses. L'élection du mois de mai sera à mon sens le dernier avertissement pacifique, la dernière sommation.

Pourquoi n'avez-vous pas poussé votre marche jusqu'en dans les départements d'Outre-

mer ?

Je me fais une idée très forte de mon pays dans sa globalité et les Dom-Tom sont la France. Totalement. J'indique à mes compatriotes des Dom que j'ai déjà fait 6 000 km, mais que j'irai les voir aussi .

À l'Assemblée, vous siégez parmi les non inscrits. Est-ce là une quête d'indépendance absolue ou le reflet d'une solitude, d'un isolement ?

Votre question est posée avec sympathie mais avec toute sa cruauté. Ma crainte, avant de partir sur les routes de France était d'accroître ce sentiment. Pourtant, mes actes (le chant, la grève de la faim, la marche) n'ont jamais été des tocades. Ils s'opposaient à une trahison. Cette marche, j'ai proposé à plusieurs députés de la faire avec moi, cela aurait eu du sens. Mais j'ai compris que les résistants ne se levaient jamais en masse.

À votre retour, médiatisé et triomphal, comment vous ont-ils accueilli ?

Je suis parti dans l'indifférence générale. Il y avait même de la gêne parmi mes collègues. Quand je suis revenu, j'ai eu droit à des applaudissements, et le regard avait changé. Ça m'a rappelé lorsque j'ai été réélu en 2012, après les années de plomb aux côtés de François Bayrou, avec l'UMP et le PS qui nous marquaient de chaque côté. Tous les groupes politiques voulaient que je m'inscrive chez eux, du Parti communiste à l'UMP.

Et il n'y en a pas un qui a trouvé grâce à vos yeux ?

Non. Si je vais dans un parti traditionnel, je m'enferme en croyant prendre de la force. Le Modem me convient.

François Bayrou est apprécié par les citoyens, mais il est seul et n'est même plus élu...

Le rêve de François était juste, mais les français ne l'ont pas suivi. Pourtant le peuple ne veut plus du théâtre des séances du mardi à l'Assemblée, d'une opposition belliqueuse. Il veut de l'écoute.

Vous allez remettre votre rapport au président de la République. Si vous aviez un conseil à lui donner, quel serait-il ?

N'envoie plus les intermédiaires, n'envoie plus les émissaires, vas-y toi-même! C'est toi qu'ils veulent, ils t'ont élu. Ils ont besoin que tu repousses toutes les élections dont tout le monde se foutra l'an prochain (cantonales et régionales). La France ne va bien que lorsqu'elle prend des initiatives, qu'elle a une certaine fulgurance. Alors tu organises le Conseil national de la Résistance du XXIe siècle avant que l'accident ne se produise !

Pour aller plus loin

- Lire l'interview sur le site du journal France-Antilles.